LES CELLULES D'URGENCE MEDICO-PSYCHOLOGIQUE: UNE EVOLUTION RECENTE DE LA PSYCHIATRIE EN FRANCE.

 

Dr. D. BOURGEOIS, Dr. J.M. GAGLIONE

 

Communication au congrès commémorant les 110 ans de l’hôpital d’Opava (République Tchèque)

Opava le 21 mai 1999

 

 

 

La création récente des cellules d'urgence médico-psychologique concrétise  la prise de conscience par la communauté médicale et par les pouvoirs publics de l'importance qu'il y a à intervenir rapidement auprès des traumatisés psychiques afin de prévenir notamment, la survenue de troubles psychiques post-traumatiques (PTSD).

Jusqu'alors, lors de grands drames humains collectifs, l'aspect psychologique de la prise en charge avait tendance à être négligé au profit de l'abord hautement technique de l’urgence vitale, la réanimation, la chirurgie d'urgence.

Seule la dynamique collective (panique de foule par exemple) parce qu'elle gênait les secours était prise en compte. Les réactions individuelles immédiates au stress intense n'étaient envisagées qu'a travers une approche symptomatique (sédation anxieuse, prévention de l'agitation). La prévention d'états psychiques pathologiques ultérieurs restait au second plan.

La pathologie de guerre, fournissant le plus grand nombre de troubles graves et spectaculaires, gênant de surcroît le bon fonctionnement des armées, a provoqué l'intérêt pour une question qui très rapidement a trouvé des prolongements dans le civil (de la pathologie de guerre à la pathologie des catastrophes) à travers, en particulier, la question de l'indemnisation ultérieure des victimes.

Le développement de la victimologie en tant que discipline juridico-médicale a contribué à préciser la clinique immédiate et l'évolutivité des réactions aux traumatismes psychiques.

Les CUMP ont été crées dans une optique victimologique, dans les suites de la vague d'attentats terroristes meurtriers qu'a connu la France dans les années 1986 ainsi qu'à l'occasion de la survenue de catastrophes collectives naturelles à fort impact émotionnel et médiatique car désormais tout cela est lié: inondations,  séismes, avalanches, accidents de car.

Parallèlement, certains organismes de secours d'urgence, pompiers, SAMU ont été engagés dans des actions majeures de secourisme à but humanitaire hors territoire français, là où leur technicité est recherchée (utilisation de chiens d'avalanche pour la recherche des survivants dans les décombres).

Dans ces contextes cataclysmiques la dimension d'une aide psychologique en première intention est vite apparu comme une dimension prometteuse voire une nécessité technique:

-pour les victimes,

-pour les impliqués, témoins et familles,

-pour les secouristes aussi.

A partir de ces expériences s'est développée un intérêt  nouveau pour cette approche.

La création d'associations de victimes, la confrontation des médecins civils à cette clinique nouvelle, aiguë ou à terme (les PTSD), l'expérience de la psychiatrie militaire pouvant y compris être partagée sur le terrain lors d'interventions communes, la prise en compte par les équipes des SAMU de cette dimension psychologique ont convergé dans la création des CUMP.

Désormais sont instituées des structures destinée à pouvoir être activée pour accompagner l'intervention d'urgence classique (SAMU, sécurité civile, pompiers) dans le cas de catastrophe majeures mais de plus en plus aussi dans le cas (bien plus fréquent) de catastrophes limitées, au quotidien.

La pratique des SAMU est de considérer qu'à partir de 7 victimes (morts, blessé et impliqués) peuvent de produire des phénomènes psychologiques difficilement contrôlables par une équipe SAMU standard, c’est à dire ne comprenant pas de psychiatre.

 

                La mise en place, voulue par les textes, d'une présence psychiatrique constante dans les services d'urgence de première catégorie a habitué urgentistes et psychiatres à travailler ensemble, ce qui n’était pas évident au départ.

Parallèlement, la pratique de la "psychiatrie de liaison", complément de la psychiatrie de secteur à sensibilisé les équipes psychiatriques aux impératifs d'une prise en charge somaticienne tandis que la différentiation statutaire (et de formation) entre infirmiers de secteurs psychiatriques (héritiers lointains des "gardiens d'asile, des "garde-fou") et infirmiers somaticiens était abolie (réforme des études menant à la profession d'infirmier).

 

En France, à l'instar de ce qui se passe aux USA, une pression "médico-légale" participant d'un juridisme ambiant fait que, de plus en plus, il devient "interdit" de ne pas intervenir sous peine de poursuite ultérieure, si ce n'est de culpabilisation psychique;

Cet interventionnisme volontariste (de la part des autorités de tutelle, relayé par l'évolution de la pensée médicale), facilement calquable sur l'état d'esprit "SAMU" (Il faut y aller!) tend à supplanter des théorisations et des pratiques psychiatriques antérieures issues de l'approche psychanalytique et de la psychodynamique : attendre la demande, développer la prévention.

Désormais en psychiatrie aussi  "il faut y aller!"

 

Dérives et évolution à prévoir

Incontestablement cette dimension nouvelle de l'approche thérapeutique des PTSD notamment apporte un "plus" aux patients mais, à peine née et encore dans la phase de son développement et de sa mise en place dans les départements, émergent deux dérives possibles:

Ces dérives potentielles sont structurelles mais aussi sont les conséquences directe (inconscientes) de l'esprit des promoteurs.

-1)La dérive humanitaire

Les SAMU sont une création française et leur succès technique et médiatique tiens, pour partie, au fait qu'il demeure économiquement possible de déployer des moyens considérables dans un état occidental doté (encore) d'une bonne couverture sociale et médicale et d'une bonne rentabilité politique et économique de l'image de marque, car le caractère médiatique de l'intervention d'urgence est, d'autre part, certains.

La France est aussi la patrie des "french doctors" (B. KOUCHNER et "Médecin sans frontières"(1971) puis "Médecin du monde"), des associations humanitaire bénévoles et structurées (dans la filiation de la croix rouge de Henri DUNANT) arguant maintenant d'un "droit  et d'un devoir d'ingérence humanitaire" qui fait désormais fortune dans le Monde.

Le drame du BIAFRA (1967), et les inondations au Pakistan oriental (1971) furent les premiers terrains d'action les boat-peoples, le génocide au RWANDA plus près de nous mais aussi la guerre en SOMALIE, le cyclone au NICARAGUA, la guerre en BOSNIE constituent à chaque fois des expériences nouvelles.

Le derniers avatars de ce "droit d'ingérence humanitaire " est peut- être le conflit du KOSOVO où actions militaires et humanitaires sont plus que jamais intriqués, tout au moins aux yeux des opinions publiques.

Dans la perspective du "devoir de réponse humanitaire" se sont développées d'autres structures: Un "SAMU-social" pour répondre à la montée de la pauvreté et de la précarité en France et maintenant un "SAMU-Mondial" dont la vocation est l'intervention médico-humanitaire d'urgence à l'étranger.

Ce SAMU-Mondial pourrait n'être qu'une association humanitaire de plus si, au delà du vocable SAMU qui renvoie à la fois au fait que certains de ses membres bénévoles viennent des SAMU de France, et à l'évolution extensive de la notion de SAMU-social à l'échelle mondiale, elle ne bénéficiait d'un soutien administratif de haut niveau.

Ce SAMU-Mondial est d'autre part très sensibilisé à la notion de PTSD et à l'intervention médico-psychologique d'urgence de par l'origine d'autres de ces animateurs : la psychiatrie militaire.

Ce SAMU-Mondial dont les modalités d'intervention ressortent d'avantage du ministère des affaires étrangères et du ministère de la défense intervient en parallèle dans l'organigramme d'activation des SAMU départementaux et régionaux et par conséquent des CUMP (Préfecture, Ddass).

Un comité national de l'urgence médico-psychologique (Ministère de la Santé) a pour vocation de coordonner et d'impulser l'activité des CUMP, d'apporter un bagage théorique et des informations techniques aux intervenants des CUMP.

Il ne peut cependant se superposer aux instances d'activations en cascades des SAMU donc des CUMP.

Ceci ne manque pas en période de rodage, de provoquer quelques dysfonctionnements.

En tout cas, personnels des SAMU et équipes des CUMP se retrouvent sur le terrain par voie de mise à disposition ou par possibilité de détachement temporaire pour mission, "les établissements de soins dont dépendent les praticiens devant assurer "jusqu'à nouvelle instruction" la prise en charge financière des frais occasionnés notamment pour les déplacements et missions de tous les personnels relevant de leur établissement. Les conditions de compensation des frais seront précisées ultérieurement." Circulaire DH/99/269 du 6 mai 1999.

-Dans les camps de réfugiés où intervient la France (SAMU mondial)

-Dans les centres de tri et de sélection des réfugiés kosovars en vue d'un départ vers la France.

-Dans l'accompagnement médico-psychologique de ces réfugiés.

-A l'accueil sur le tarmac des aéroports.

-Dans les centres d'accueil.

Ce n'est qu'au niveau des centres d'accueils que le relais peut-être pris, si besoin, par les équipes de secteur psychiatrique.

Cette mission n'est pas contradictoire avec l'esprit des CUMP dans la mesure où l'arrivée massive d'une population civile récemment traumatisée par la guerre sur le sol français constitue de facto une situation de catastrophe (humanitaire).

L'idée d'une médecine humanitaire et son corollaire, la psychiatrie humanitaire, sont très respectables en soi et constituent peut-être l'un des apports les plus fondamentaux de la collectivité médicale française pour ce siècle finissant.

Il nous parait cependant utile de ne pas tout mélanger au risque de graves dysfonctionnements.

 

-La dérive urgentiste

Sur le terrain, les premiers psychiatres impliqués dans l'action d'urgence en collaboration avec les SAMU, les SMURS ou les pompiers sont, bien sur, les psychiatres et les équipes psychiatriques intervenant aux urgences, le plus souvent dans le cadre d'un hôpital général.

Ces équipes sont rodées aux situations de détresse psychique survenant lors d'accidents ou de drames du quotidien et l'extension de l'action médico-psychologique aux situations de grande catastrophe est  pour elles, logique.

Cependant, en contrepoint, maintenant que l'utilité de l'intervention psychiatrique apparaît en situation d'urgence, l'autorité de tutelle préfectorale a naturellement tendance à faite appel à la psychiatrie de manière extensive dans toutes les situations d'urgences  un peu exceptionnelle de la prise d'otage aux réactions émotionnelles compréhensibles de témoins ou de victimes de hold-up.

Dans cette perspectives, les "psychiatres certificateurs" recrutés sur listes spéciales dans certains départements et intervenant à la demande des forces de l'ordre dans des situations d'urgence psychiatrique pouvant aboutir à des hospitalisations sans consentement (HO ou HDT) ou de constatations médico-légales (examen d'une victime d'abus sexuel par exemple) seraient débordés par les CUMP.

A notre sens, autant il est logique que les CUMP, agissant bénévolement et sans moyens humains permanent, interviennent citoyennement, "toute affaire cessantes" en cas de catastrophe, s'organisent et se forment donc en conséquence, autant très vite, si les psychiatres et les infirmiers volontaires des CUMP se trouvent appelés à intervenir (avec les SAMU) plusieurs fois par semaine, hors circonstances exceptionnelles, dans un rôle pouvant être assimilé à celui de médecin-certificateur bénévole, sur réquisition préfectorale, on assistera à une désorganisation considérable des structures de soins psychiatriques permanentes (la psychiatrie de secteur).

Cette dimension de l'impact à prévoir du développement des CUMP est à prendre en compte par mise à disposition de moyens permanents si l'on veut entériner cette méthode d'intervention.

Compte-tenu du contexte économique et de la nécessité de redéploiement de moyens, si l'on s'aventurait dans cette voie il nous parait utile de mener à bien, préalablement, le débat théorique et technique sur l'intérêt réel d'un tel accompagnement psychiatrique des SAMU aux quotidien.

Ce débat  n'a pas été mené à ce jour, pas plus d'ailleurs, que celui sur le concept de présence psychiatrique aux urgences (24h/24) trop longtemps confondue avec la psychiatrie de liaison en hôpital général par le fait que c'était souvent les mêmes équipes qui intervenaient.

Un bilan de l'action des médecins certificateurs serait à faire.

Ces médecins issus souvent de la psychiatrie libérale en raison des contraintes de la loi du 27 juin 1990 portant sur la nécessité que l'un au moins des certificats d'HDT soient rédigés par un médecin n'appartenant à l'établissement receveur, dans les départements où ils existent. Ce bilan pourrait contribuer à délimiter des espaces d'intervention complémentaires:

-1)Les CUMP en situation de catastrophe avéré sur le sol français,

-2)Les médecins certificateurs sur réquisition préfectorale ou municipale lors de troubles de l'ordre public ordinaires d'origine psychiatrique : notion de HO.

-Les équipes des SAMU mieux sensibilisées à l'approche psychologique de la souffrance psychique aiguë agissant en coordination avec l'équipe psychiatrique des urgences (suffisamment dotée) pour ce qui concerne la pathologie médico-psychologique réactionnelle quotidienne et pouvant exceptionnellement faire appel aux CUMP (Plan rouge, plan ORSEC).

-Les équipes de secteur psychiatriques pour ce qui concerne la dimension préventive et postventive tardive, relais de l'action d'urgence.

-Les organisations d'aide psychiatrico-humanitaire (SAMU Mondial) intégrées dans les dispositifs ci dessus, pour ce qui concerne les urgences exceptionnelles hors territoire français.

La naissance des CUMP est à saluer comme une avancée technique dans la prise en compte d'une dimension préventive jusque là négligée du soin psychiatrique et médico-psychologique.

Elle peut contribuer à clarifier les domaines de compétence des diverses structures ayant à intervenir dans le champ de l'aide psychologique d'urgence et à les articuler avec la psychiatrie de secteur.

Il importe, à l'heure où des réflexes se constituent déjà, de réfléchir sur les implications et dérives éventuellement prévisibles de telles structurations de l'espace d'intervention psychiatriques.

 

Références:

-Décret N° 97-620 du 30 mai 1997

-Décret N° 86-1 du 6 janvier 1986 relatif à l'aide médicale urgente et aux transports.

-Circulaire DH/99/269 du 6 mai 1999, relative à la prise en charge et à la participation des praticiens et de fonctionnaires hospitaliers à des actions humanitaires d'accompagnement sanitaire des réfugiés du kosovo.

D'autres articles de Didier Bourgeois sont disponibles sur le site

 

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