La Cage aux fous
Hubert Prolongeau
Inédit Librio, 2002.
Hubert Prolongeau, journaliste au Nouvel Observateur,
écrivain, a voulu relever le pari de se coltiner "sans filtre"
au quotidien d'un hôpital psychiatrique d'aujourd'hui. Par
subterfuge il s'y est fait admettre comme un patient ordinaire ; il a écouté, observé, déambulé, dans
cet univers à l'inquiétante étrangeté,
pour explorer cette parenthèse qui de tout temps fascina
ceux qui, bien qu'appartenant au monde de la normalité, revendiquent leurs faiblesses et admettent
leur part obscure. Nous naissons tous fous, certains le demeurent (S. Beckett :"En attendant
Godot").
Candide roué ou nouvel Albert Londres, c'est selon, le
journaliste s'est trouvé immergé, volontairement, brutalement, autant que brièvement, au cœur
de la souffrance humaine, débusquant lucidement dans cet enfer clos, chroniquement
enfumé, qui sécrète une insignifiance morne, les mesquins plaisirs répétitifs de ceux (soignants
et soignés).
Qui savent que leur destin se jouera là pour longtemps. Il a croisé des sujets
en proie à l'angoisse absolue et aux frustrations accumulées qui ne peuvent déboucher que sur
des crises clastiques à même de justifier rétroactivement la poursuite de l'hospitalisation
sans consentement.
Sommes-nous si transparents, si formatés déjà, si
conformés et malades institutionnellement, "nous les soignants", pour qu'en quelques journées
seulement le persan Hubert Prolongeau capte et traduise si bien cette poisseuse atmosphère
d'asile, ce temps plus que circulaire, concentrique, ces noires désespérances entretenues dans des
cerveaux alourdis par les neuroleptiques que toutes les normes ISO de la terre, tous
les protocoles suintant des murs
et proliférant sur le terreau de la pénurie, tous les
cercles vertueux de la qualité-sur-le papier ne pourront éclaircir. Ici on leur ôte la vie sans leur
donner la mort(2).
Ce texte pourra nourrir des vocations : les paraphrènes se
diront journalistes, les pervers pourront se dire "voilà où je veux travailler",
les explorateurs potentiels noteront pour un séjour initiatique ultérieur l'utopique position (au sens propre)
de ce continent gris et flou demeuré immuable, vierge de toute humanité quelles que soient les
réformes, c'est ça la psychose !
Tel qu'il fut présenté au public (le Nouvel Observateur
n)1902, mai 2001) cet article choqua et suscita la polémique ; des lettres indignées furent
écrites, y compris par des soignants ne comprenant pas la démarche du journaliste, des abonnements
à la revue se virent résiliés illico.
A ce propos, qu'en pensent les lecteurs de Psy-Cause?
Au lieu d 'effectuer une coûteuse visite d'accréditation
menée au pas de charge (TGV aller-retour+ hôtel***+ restaurant ***) ou de croiser
laborieusement une évaluation verticale biaisée avec une évaluation transversale sommaire au moyen
d'un logiciel plombé, si nos décideurs désirent connaître l'état des lieux exact de la
psychiatrie, peut-être suffirait-il simplement qu'ils se présentent systématiquement, comme le
fit Hubert Prolongeau, un soir brumeux à l'accueil sursaturé des hôpitaux psychiatriques
du pays? Comparer le coût d'une journée d'hospitalisation en psychiatrie au coût d'une
journée d'un accréditateur (On a bien écrit une "Journée d'un scrutateur"(3), c'est déjà une
démarche évaluative.
Certains de nos patients, voyageurs pathologiques
invétérés, sont déjà capables, eux, de nous restituer à la demande un guide Gault-Millau des services de
psychiatrie et de s'échanger entre eux les bonnes adresses.