C'est la modification de l'état de conscience qui conditionne à son tour les caractères de l'état extatique avec son incapacité à se détacher de cette fascination par la situation, qui ôte au thérapeute tout esprit critique, qui l'empêche de penser, d'analyser ce qui se passe. Il n'est plus participant, mais uniquement spectateur d'une interaction dont il s'est retiré et qu'en tant que spectateur il ne peut plus comprendre (la compréhension demandant la participation). Il assiste passivement mais en toute lucidité. Il existe donc une dimension active à cette observation de soi-même, d'où le dédoublement de la transe. Ce dédoublement de la transe n'a rien à voir avec le dédoublement requis par la thérapie systémique où le thérapeute doit être à la fois participant et observateur : observateur de l'interaction familiale (et donc participant) et observateur de soi-même observant cette interaction (donc passif). Notons qu'il faut pour cela une motivation forte commune et que personne ne peut être plongé dans un état extatique malgré lui. L'aspect positif de la situation c'est que le thérapeute, dès qu'il s'aperçoit qu'il est sujet à une telle fascination, est par là même averti qu'il est en plein dans le fonctionnement familial, qu'il est sur le point d'y être englobé et cela lui est un indice précieux pour l'analyse de ce fonctionnement pour peut qu'il puisse s'en extraire. Le retour à l'état de veille ordinaire passe par une nouvelle déstabilisation qui défait la transe, celle-ci passe le plus souvent par une mise en mouvement. Nous avons là tous les temps de l'expérience extatique. Pour ce qui est de l'expérience artistique reprise et adaptée en art-thérapieElle a bien plus à voir avec la transe qu'avec l'extase ; s'articulant
autour des 6 phases typiques : Le processus thérapeutique en art-thérapie doit être conçu comme une succession d'instants thérapeutiques qui ne se ressemblent pas. Ils sont reliés entre eux par le projet thérapeutique qui inscrit l'instant dans une trajectoire fonction de l'histoire du groupe et de son évolution, la particularité des groupes d'art-thérapie tenant à la force du discours symbolique groupal induit par la répétition des instants créatifs cathartiques. Extase et transe s'opposent donc en ce que la transe est liée à une sur-stimulation sensorielle alors que l'extase est liée au contraire à une privation sensorielle. L'extase et la transe peuvent être caractérisées par deux séries de termes opposés (4).
Historique
Le terme de catharsis a été utilisé pour la première fois par ARISTOTE dans le sixième chapitre de la Poétique. Il y est question de la tragédie, de ses moyens et de ses efforts. Voyons le passage : "La tragédie est l'imitation (5) (ou "la représentation (6)" selon la traduction retenue) d'une action vertueuse et accomplie qui, par le moyen de la crainte et de la pitié, suscite la purification de telles passions". Quelque chose d'apparemment simple mais qui a soulevé, comme le signale Jacques LACAN (7), une foule de commentaires et d'interrogations à travers les siècles [annexe 2] jusqu'à sa reprise par BREUER puis FREUD pour désigner l'abréaction du traumatisme (à l'origine de la névrose), la décharge des émotions (catharsis) par l'utilisation de l'hypnose sous l'influence de CHARCOT. Par la suite FREUD abandonnera l'hypnose au profit de la suggestion pour enfin s'en tenir à la méthode dite de libre association. Cette évolution technique s'accompagne d'une évolution théorique ou l'effet cathartique, de décharge de l'énergie bloquée "par la libération de l'affect dévié et sa décharge par des voies normales" (8), perd de son importance face à l'élaboration psychique. L'abréaction à partir de ce moment semble perdre tout intérêt pour les psychanalystes (qui ont abandonné et l'idée du traumatisme psychique à l'origine de la névrose et l'objectif de guérir le symptôme). Il en est de même pour ceux qui écrivent sur l'art, à la manière de T. W. ADORNO qui va jusqu'à se demander "si l'effet salutaire d'Aristote s'est jamais produit" (9). L'effet bénéfique de l'art n'est plus alors abordé sous l'angle de la catharsis mais uniquement sous celui de la sublimation, donc dans un effet d'après coup, dont les difficultés explicatives ne sont pas moins grandes, mais qui n'a plus rien à voir avec la réaction. Une situation qui s'éternisera jusqu'à l'arrivée de MORENO et le développement consécutif des thérapies de groupe ; la catharsis, la transe, sont abandonnés aux ethnologues ; seul thérapeute, JUNG, dans une démarche éminemment ethnographique relève, à partir des rituels de l'ancienne Egypte, des processus de guérison par énonciation du mythe. Ce n'est qu'avec le Séminaire de Jacques LACAN de 1959-1960 intitulé "L'éthique de la psychanalyse" qu'est reposée, dans le domaine analytique, la question de la catharsis et de son articulation avec la sublimation.
Critique systémique de réduction intellectualiste du phénomène cathartique par la psychanalyse.Cette critique anti-réductionniste s'appuie sur la prise en compte des points de vue historique et ethnologique qui marquent la complexité du phénomène cathartique. Repartons donc d'ARISTOTE. Si le passage cité reste isolé dans la
Poétique, c'est que la seconde partie du livre a disparu (seconde partie qui
devait traiter de la comédie) et c'est la Politique, dans son livre VIII (10),
qui nous en apprend en fait un peu plus. La catharsis y est analysée à partir
des effets de la musique (donc là nul effet de discours). Une musique aux
effets extatiques bien plus proches de la "techno" que de la berceuse,
une musique dont on se demandait s'il fallait ou non l'interdire (comme le
soutient PLATON). La position d'ARISTOTE est sans ambiguïté, car pour lui les
gens qui sont passés par cette épreuve de l'exaltation et de l'oubli de soi
(selon l'étymologie grecque du mot extase : action de sortir de sa position) en
sortent plus calmes. Nous sommes là dans un domaine (celui de la possession)
maintes fois décrit par les ethnologues à propos principalement de la transe
chamanique : avec sa structure de voyage de l'âme dans un autre monde, initié
par certaines pratiques (hallucinogènes, jeûne, fatigue…), et dont le retour
est accompagné de certains effets recherchés. Là où la question se
complique, c'est justement du côté de la tragédie, seule traitée dans la
première partie de la Poétique, car ARISTOTE fait remarquer que tout le monde
n'est pas susceptible d'entrer en transe (ce qui n'est pas sans nous rappeler ce
qui se dit de l'hypnose) certains étant portés à d'autres passions :
notamment la crainte et la pitié (en cause dans la tragédie). A ceux-là aussi
la musique (mais il ne s'agit pas là de n'importe quelle musique, comme nous le
verrons plus avant, il s'agit de musique apollinienne) apportera une catharsis
et un "soulagement accompagné de plaisir" (le second terme
explicitant le premier comme souvent chez Aristote), mais sans qu'il nous
précise de quel plaisir il peut s'agir. - la catharsis dionysiaque du nom de DIONYSOS [Annexe 3] : dieu du plaisir qui possède et aveugle ceux qui participent à son rite. Son rite : c'est la transe, qui débouche sur la délivrance. La musique dionysiaque, utilisait le mode diatonique à demi-ton, donc un mode moderne, dont l'instrument était l'aulos (la flûte) : l'instrument de Marsyas, un Micrasiate, comme Dionysos dont il servait le culte. Si la musique dionysiaque était utilisée dans le déclenchement de la transe c'est qu'elle était bien le signe le plus évident de l'identité de DIONYSOS comme venant de l'ailleurs : cette si mystérieuse Phrygie qui sembla longtemps si dangereuse aux grecs. En cela la catharsis dionysiaque est bien possession par l'étranger. C'est également la première catharsis de FREUD et BREUER, celle à laquelle MORENO reste fidèle : celle qui lui permet de "libérer, dans le psychodrame, de la première fois traumatique par une seconde fois authentique", celle que la psychanalyse élimine. - la catharsis apollinienne, celle que Freud entend métamorphoser en introspection : elle est celle de ceux qui ne sont pas susceptibles d'entrer en transe, celle de ceux qui sont portés à d'autres passions et là manifestement la tradition grecque que reprend ARISTOTE, s'y reconnaît, avec en musique l'utilisation du mode dorien, mode pentatonique sans demi-ton, mode primitif dont l'instrument est la cithare, l'instrument d'Apollon (un dieu autochtone). Mais si la nature de ces autres passions (la crainte et la pitié pour la tragédie) est encore assez claire, il n'en est pas de même pour ce qui peut la rendre efficiente : ce qui remplace la transe dionysiaque pour la version apollinienne. Il semble bien que ce soit l'extase qui renvoie pour lui au mode "éthique" : l'épuisement des passions par leur spectacle. La catharsis apollinienne élimine la dualité, au profit de la transformation. Il y a donc lieu de questionner la tragédie, mais avant cela il convient de montrer la relation concrète entre le phénomène et son interprétation dans le contexte de la pensée grecque contemporaine d'ARISTOTE. La notion aristotélicienne de catharsis comme notion médicale de purification (purgation) des émotions est communément admise dans le monde grec, ARISTOTE lui-même est fils de médecin ; elle dérive d'une conception plus générale, que les grecs, à travers PLATON et DEMOCRITE, font remonter jusqu'à ASCLEPIOS qui prescrivait l'harmonie et la musique aux gens émotionnellement perturbés. Cette utilisation des arts à des fins médicales s'est longtemps faire sur un double versant : dionysiaque et "physiologique". DEMOCRITE, dans son traité "des infections mortelles" recommandait l'utilisation de la flûte comme médecine pour des maladies proprement physiques, les vibrations étant supposées avoir effet sur des maladies comme la sciatique, donc un pouvoir de "faire palpiter la chair et de faire revivre" quand le musicien jouait sur le corps du patient. Malgré cela nombre de physiciens grecs se montrèrent sceptiques envers la valeur médicale de la musique. Progressivement l'effet physiologique, scientifique (si on peut se permettre un tel néologisme parlant de cette époque où la science et les arts ne se distinguaient pas) des arts est abandonné et SORAMUS au deuxième siècle peut écrire que "les gens étaient stupides de penser que la violence d'une maladie physique puisse être chassée par des mélodies et une chanson". L'introduction du rationalisme conduit donc les grecs, dès le deuxième siècle, à ne maintenir que l'aspect dionysiaque de l'utilisation des arts en thérapie. La structuration même des Grandes Dionysies au cours desquelles ont lieu les concours de théâtre le prouve : 3 auteurs concourant avec chacun une tétralogie, c'est-à-dire 3 tragédies, suivies d'un drame satyrique, chaque journée voyant la représentation d'une tétralogie. On peut penser que la fonction de cette structuration consistait à mettre les spectateurs en tension avec les 3 tragédies pour finalement dénouer cette tension dans le rire. Paradoxalement, 20 siècles plus tard, c'est ce même aspect dionysiaque que
FREUD éliminera en tentant d'établir la psychanalyse sur des bases
scientifiques. De la même façon, c'est en éliminant tout aspect esthétique
de la tragédie grecque (et en particulier de l'Œdipe-Roi de SOPHOCLE), qu'il
construira "son" propre mythe d'Œdipe (le succès constant et
universel de la tragédie de SOPHOCLE tenant selon lui à l'existence du
complexe et non à la valeur esthétique de la pièce). C'est bien une même
démarche qu'il faut voir là, et non un rapprochement fortuit, tenant à ce que
l'esthétique n'est pas détachable de l'expérience cathartique : le spectacle
de la violence ne devient cathartique (apaisant) que par sa dimension
esthétique (hormis cela il conduit à l'écoeurement ou au sadisme). Le bien
dans l'expérience cathartique ne se réalise que par le beau. Son origine religieuse est admise de tous : elle naît du dithyrambe (hymne en l'honneur de Dionysos). Elle est représentée au cours de fêtes religieuses : les Grandes Dionysies (qui se déroulent à Athènes au mois de mars). La statue du dieu siège au centre de l'orchestra où évolue le choeur. Le théâtre grec est en parfaite continuité avec la société dans laquelle il s'inscrit : l'espace du théâtre est l'espace social : les diverses sections correspondent aux quartiers d'où proviennent les spectateurs. Un concours sanctionne les représentations, comme aux jeux l'esprit de compétition domine. La façon de choisir les pièces, les précautions prises pour choisir les juges afin d'éviter une éventuelle corruption, témoignent de la volonté de veiller à l'égalité des chances. Le vote, pour désigner l'auteur qui sera couronné, allié au tirage au sort (des votants) est une pratique constante de la démocratie athénienne. Comme le voyage chamanique, le cours du rituel est marqué par le franchissement d'une limite (d'un monde à l'autre) pour en revenir différent. Cette limite, ARISTOTE la nomme pitié (pitié pour le héros) et la crainte (crainte de subir le même sort). Pitié et crainte : deux positions contradictoires du spectateur face au personnage de la tragédie avec d'un côté le semblable, de l'autre la différence. Mais il s'agit d'un rituel bien particulier en cela qu'il s'agit aussi d'un
énoncé singulier (novateur) du mythe, dans un sens bien particulier ; celui de
la "transgression tragique [qui consiste à] faire interférer ce que la
cité sépare" (13) : l'ordre social et l'ordre religieux. Cette
transgression n'est possible dans la stratégie qu'au prix d'un affrontement à
l'agression, à la cruauté, au sadisme (ce que certains appellent l'instinct de
mort) et toujours dans une dimension ambiguë. L'ambiguïté porte non seulement
sur le fond (pitié ou crainte), ce qu'ont bien remarqués les analystes, mais
aussi sur la forme elle-même, son aspect esthétique (voir comment le discours
d'Œdipe devient le lieu d'un discours autre - celui des dieux - pour finalement
s'inverser : passant d'un discours du savoir - celui qui résout les énigmes -
à un discours du pouvoir - celui qui devient roi - pour revenir par l'abandon
du pouvoir - celui qui devient voyant en se crevant les yeux - sans jamais
réussir à les unir). Alors que le plaisir tiré du spectacle de la tragédie est un plaisir indirecte, par la voie de la communion, le plaisir tiré du spectacle de la comédie est un plaisir direct, individuel; par la voie de différenciation . Alors que la tragédie organise l'affrontement de l'individu au mythe, celui-ci devant en payer le prix, la comédie met en place le triomphe de l'individu sur le mythe, par sa dérision. Nous avons bien là les deux seuls destins auxquels conduise la dédivination du monde de NIETZSCHE (25), l'Entgötterung d'HEIDEGGER (26) : ce que LACAN et consorts, suivant en cela ARISTOTE, réduisent à un "affrontement à la mort dans la catharsis". Affrontement nécessaire à la purification du désir par la sublimation ; seul moyen de remettre en selle cette vieille lune de "sublimation". Une telle opération n'est rendue possible que : Mais quelle perte ! Une perte qui porte d'abord sur la dimension dionysiaque de la catharsis, la dimension de la transe : de l'acteur et de son action, donc d'une mise en acte, d'une mise à disposition des individus, de leur participation au collectif. Une perte qui fixe une fois pour toutes, les positions d'acteur et de spectateur, ce dernier n'étant l'objet que de l'extase, la transe ne lui étant possible qu'à travers le fantasme. Une perte qui porte ensuite et essentiellement sur les rapports des individus aux mythes et aux rites, fondements même des sociétés sur lesquels se penchent aussi bien l'anthropologie que la systémie. Alors que le destin tragique seul intéresse le psychanalyste, c'est le destin comique qui nous interpelle en art-thérapie, sans bien sûr pouvoir jamais nous priver de la dimension dionysiaque que nous entendons assumer en réintroduisant une fonction à l'art qui soit autre qu'esthétique : l'esthétique est pour nous le moyen et non l'objectif de notre travail ; moyen et objectif étant des dimensions que la systémique nous a appris à bien distinguer. L'épistémologie systémique nous apprend parallèlement à rester ouverts au contexte de notre questionnement, ainsi le point de vue sous lequel les psychanalystes envisagent le plaisir (le seul défilé du désir) nous semble des plus restreints et il nous semble bien plus cohérent avec les rapports récents de l'histoire et l'ethnologie de concevoir la catharsis dans ses rapports à l'individualisation/appartenance (la plaçant d'emblée dans une dimension anthropologique) plutôt que dans ses seuls rapports au désir. Cette valeur dionysiaque de la tragédie étant originelle devait s'affirmer chez SOPHOCLE, même si ARISTOTE, par principe (constituant la philosophie), en abandonna toute notion. FREUD, quant à lui, après s'y être frotté avec ses hystériques, s'en détourna bien vite. Cet abandon par FREUD de la notion de catharsis correspond à sa recherche d'une intégration de l'étranger (intégration au Moi : de l'autre mais aussi de l'inconscient ou plutôt de ses effets), tandis que, et peut être justement parce que, la catharsis représente la possibilité d'accueil de l'étranger, d'ouverture sur l'autre, de mobilisation de forces et de moyens qui nous restent étrangers, sans intégration, donc. Il nous appartient alors de récupérer cette dimension dionysiaque en fonction même de notre objectif qui est d'ouverture de l'individu vers et sur le social par le biais de thérapeutiques artistiques : seul moyen contemporain de restauration d'un sacré par delà le divin.
Modèle systémique
Après avoir confronté le modèle analytique à son origine historique,
venons en au modèle systémique. La catharsis, si elle n'a pas fait l'objet
d'études systémiques en tant que telles, par le biais de la transe hypnotique
(sa variante technique), a influencé l'ensemble du champ systémique à la
suite des travaux et de la pratique de Milton H. ERICKSON (18) car "elle
peut être considérée comme le paradigme de toute relation et de toute visée
thérapeutique" (19). La transe hypnotique serait alors un contexte
particulier, un contexte communicationnel, où le patient pourrait redéfinir
les multiples dimensions définissant la redondance d'un comportement qui
l'amène à venir travailler avec l'hypnotiseur, par le biais d'un rituel…
hypnotique, bien proche du rituel chamanique. D'un point de vue structural le rite est : une conduite (il prend le corps comme support) codifiée, répétitive, ayant une valeur symbolique, dotée d'une efficacité fonction d'une attitude mentale de l'ordre de la croyance, donc un certain rapport au sacré. Quant au rituel c'est : l'organisation de rites d'origines souvent disparates dans un but déterminé par la croyance. La systémie (21), nous montre de façon particulièrement évidente la fonction essentielle du rituel qui est de protéger le mythe d'une attaque directe. Le mythe, très rapidement, est une mise en discours (discours sacré) qui donne aux gestes pouvoir sur la réalité. Par-là le mythe partage certains attributs du rituel qu'il transcrit ; ainsi il décrit des positions logiques extrêmes, intenables, imaginées, donc incapables, normalement, de se concrétiser (22). C'est au mythe qu'est attachée la croyance et non au rituel. La croyance étant le moteur de l'évolution du système, le devenir du rituel passe par celui du mythe. - L'évolution des systèmes familiaux montre que plus le mythe familial se
rigidifie et s'appauvrit de génération en génération et plus le système
familial perd de sa capacité à ritualiser les comportements de ses membres.
Les troubles psychopathologiques de ses membres sont le signe même de la
perturbation de la ritualité des interactions. Si on doit respecter au mieux le mythe, rien n'est plus simple que de
remplacer un rite au De telles techniques créatives sont justement développées en art-thérapie.
L'art et le rituel
L'art est le rituel où l'adulte joue. On dit bien : "jouer" de la
musique, "jouer" une pièce de théâtre…On dit ne pas
"jouer" une thérapie. - Tout d'abord qu'il est abusif de parler de l'enfant (tout comme du psychotique d'un autre point de vue) comme d'un artiste "naturel". Il peut utiliser des techniques ou des matériaux définis par les adultes comme "artistiques" mais il ne fera jamais de l'"Art" : dans ce que ce terme véhicule de valeurs culturelles et de tension entre expression et communication. Toutes valeurs hors de portée des enfants qui placent leurs processus de symbolisation et de créativité dans une dimension de jeu, donc avec un partage beaucoup plus restreint et des règles beaucoup plus simples, ainsi que dans un cadre beaucoup plus net. - Ensuite, les observations ethnologiques nous montrent que dans les sociétés traditionnelles, la catégorie "artistique" n'existe pas. Et pourtant tout Art trouve son origine dans la pratique religieuse et la magie : qu'il s'agisse de la danse, de la sculpture des masques ou de la peinture, de la musique instrumentale ou vocale, tous ces objets du rituel se sont autonomisés avec la perte de sens du mythe. Il y reste pourtant toujours attaché une dimension spirituelle inséparable de toute activité artistique. D'où les liens qu'on présente souvent comme mystérieux ou problématiques entre esthétique et éthique.
Rituel et Art-thérapique
Ecoutons SCHOTT-BILLMANN parler d'expression primitive (le média artistique
qu'elle utilise en Art-thérapie) : "l'expression primitive est une
technique de danse-thérapie qui reprend l'association traditionnelle de la
danse et de la voix. Elle se présente comme un rituel, une fête où les
mouvements répétitifs sont donnés par le danse-thérapeute avec un
accompagnement vocal. Le groupe répond […]" (23). On retrouve là tous
les éléments essentiels des pratiques d'Art-thérapie : la tradition, le
rythme, la reprise par le groupe, l'expression. Nous retrouvons là les fonctions du rituel. L'art est un rituel de transformation : de transformation matérielle d'abord (ce sur quoi porte Le travail artistique), de l'individu ensuite ; par l'acquisition d'une habileté particulière, d'un plus de créativité. L'art-thérapie, quant à elle, insiste sur cette transformation de l'individu tout en essayant de trouver une voie efficace à son intégration : sa remise en communication, car toute souffrance, qu'elle soit physique, psychique ou sociale isole ! Elle requiert donc des techniques spécifiques de liaison aux autres par le biais du matériau transformé. L'esthétique nous est le moyen et non le but comme en art. Nous avons à développer ce que l'art contemporain a mis de côté : toutes les techniques "chamaniques" destinées à renforcer l'adhésion des participants, privilégier la valeur de jouissance de l'œuvre sur les logiques de projet esthétiques, porter l'accent sur la production plutôt que sur l'œuvre, mettre le rapprochement avant la différenciation, exclure le jugement mercantile… L'art-thérapie ne peut donc se résumer à l'équation : patient + thérapeute + artiste.
Pour résumer les apports de la systémie
Elle nous rappelle tout d'abord que la catharsis s'inscrit, qu'elle qu'en soit la forme, comme un phénomène social : il s'agit d'un rituel. La fonction de ce rituel est d'abord de cohésion sociale. Le moyen utilisé pour nouer ce lien social consiste en une mobilisation affective intense. Toute l'analyse précédente nous montre que cette mobilisation affective doit s'accompagner d'une jouissance esthétique pour atteindre son objectif ainsi que d'une rhétorique de la communication fondée sur la complicité, la confiance, l'indifférenciation : en un mot, la seule analogie. En quoi consiste la catharsis pour les individus eux-mêmes ? Il s'agit d'une expérience de dessaisissement, de perte d'identité sans danger puisque limitée au temps de l'expérience, demandant une adhésion qui est du domaine de la croyance. Les moyens employés sont ceux de la dissolution de l'esprit critique, de la conscience. Dans une visée tantôt sociale, tantôt privée mais qui consiste en ce cas à dépasser les limites actuelles, invalidantes de l'individu en mettant à sa disposition des ressources sociales. C'est là la justification même de l'art-thérapie. Tout le travail "thérapeutique" sur et à partir de cette catharsis consistant dans son institutionnalisation (que le participant apprenne qu'il est capable, sous certaines conditions, de renouveler cette expérience) et dans sa contextualisation (inscription dans un projet, dans un parcours individuel et de groupe). Pour cela les participants doivent expérimenter ces 2 positions de l'acteur et du spectateur qui constituent les 2 faces du processus cathartique. En cela ils cesseront d'être des patients pour devenir des acteurs de leur propre vie quelles que soient leurs difficultés et de réels partenaires de santé mentale seuls à même de transformer notre lourde machine institutionnelle. Il nous reste à tenter une définition opérante de la catharsis d'un point de vue systémique intégrant notre pratique de l'art-thérapie comme : processus à deux faces incarné par les deux positions de l'acteur et du spectateur, opérant par la transe et l'extase une expérience de dessaisissement, de perte d'identité, demandant une adhésion de l'ordre de la croyance, consistant en une transgression des catégories, des niveaux logiques, de l'individuel vers le social en passant par le culturel, en vue d'assumer des situations paradoxales tant au niveau individuel que social, une réponse paradoxale à une situation paradoxale : prendre du plaisir à une situation pénible dont on ne peut s'extraire.
Bibliographie
ANNEXE 1Critique de la position de Serge Tisseron exposée dans "la catharsis, purge ou thérapie?"Dans le monde de la psychanalyse, TISSERON peut sembler apporter une réponse
unifiée à la question la diversité des pratiques cathartiques. Cette réponse
est d'une simplicité d'évidence : la catharsis est une amorce de symbolisation
sensori-affectivo-motrice dans un contexte social. Mais à quel prix s'opère
donc cette unification? Postulant d'emblée un phénomène de symbolisation qui nous renvoie aussitôt à quelque chose de connu en psychanalyse : le langage comme processus de symbolisation essentiel et primordial chez l'être humain : "l'expression émotive et motrice de la catharsis avant même toute mise en mot représente déjà une amorce de symbolisation sur un mode sensori-affectivo-moteur. Enfin, si un témoin assiste à cette expression, et même si aucun mot n'est échangé, cette expression est également une forme de socialisation, c'est à dire une manière de symbolisation à part entière. Cette forme de symbolisation, parallèle à la symbolisation verbale, est essentielle. La catharsis "complète" ne passe pas seulement par la symbolisation verbale, mais comporte une part de réactions affectives, sensorielles et motrices à travers lesquelles les affects retenus reçoivent une mise en forme spécifique". La question essentielle pour lui n'est pas de savoir comment fonctionne cette "catharsis", mais de savoir si elle peut être "complète". "Un spectacle est capable de provoquer le retour brutal d'émotions, de
pensées ou d'images jusque-là tenus à l'écart de la conscience, mais (…)
il est incapable d'assurer à lui seul les conditions qui permettent au sujet de
faire face à ce retour dans de bonnes conditions. Le sujet qui vit une
expérience cathartique y est toujours confronté au risque d'une submersion de
sa personnalité par les affects, les images et les impulsions d'acte non
maîtrisables qui caractérisaient l'expérience traumatique initiale." On comprend alors le titre de son article : "La Catharsis, purge ou
thérapie?" : Car sinon que nous propose-t-il? : une dérision : "Aller au spectacle
accompagné et prendre un pot ensemble à la sortie sera toujours irremplaçable…même
si ce n'est pas suffisant pour résoudre, dans tous les cas, les violentes
irruptions affectives de l'expérience cathartique." Tout cela parce que
jamais ne sont interrogées les relations individu / social, individuation /
appartenance, position de spectateur / position d'acteur, fonction de maîtrise
/ fonction de dessaisissement qui constituent le fondement de toute prise en
compte consistante du phénomène cathartique. ANNEXE 2 : CONTROVERSES AUTOUR DE LA CATHARSISNous donnerons quelques exemples révélateurs du foisonnement des prises de position engendrées par le texte d'Aristote entre le XVIIème et le XXème siècle, exemples tirés des philosophes et auteurs dramatiques. Saint Augustin, le plaisir est dans l'identificationSaint Augustin, Confessions, III, 3, trad. d'Arnaud d'Andilly (1649), établie par O. Barenne, éd. Ph. Sellier, Gallimard, "Folio", 1993, p. 89-92. "J'avais aussi en même temps une passion violente pour les spectacles
du théâtre, qui étaient pleins des images de mes misères, et des flammes
amoureuses qui entretenaient le feu qui me dévorait. Mais quel est ce motif qui
fait que les hommes y courent avec tant d'ardeur, et qu'ils veulent ressentir de
la tristesse en regardant des choses funestes et tragiques qu'ils ne voudraient
pas néanmoins souffrir ? […] Corneille, contre Aristote, dissocie la catharsis :instruire par l'exemple, plaire par l'esthétiqueCorneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, [in : ] Trois Discours sur le Poème dramatique, 1660 ; éd. B. Louvat et M. Escola, GF-Flammarion, 1999, p. 95-100. Le dramaturge conteste que la catharsis puisse même exister. Surtout il conteste l'interprétation moralisante de la catharsis, il se prononce contre l'utilitarisme. Pour lui ce qui est essentiel, c'est le plaisir esthétique de la description des passions. Ne renonçant pas, en homme du XVIIème à instruire les spectateurs de ses pièces, il substitue à la crainte et la pitié d'Aristote : la force de l'exemple. "Si la purgation des passions se fait dans la Tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je l'explique ; mais je doute si elle s'y fait jamais, […]. Elles se rencontrent dans Le Cid, et en ont causé le grand succès. Rodrigue et Chimène y ont une probité sujette aux passions, et ces passions font leur malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'autant qu'ils sont passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette faiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux : leur malheur fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux Spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d'amour qui cause leur infortune, et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. […] Le fruit qui peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui manquait : la punition des méchantes actions, et la récompense des bonnes, n'étaient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons rendues de celui du nôtre ; […] il en a substitué une, qui peut-être n'est qu'imaginaire […]". Racine, l'aristotélicien repentantDans la Préface de Phèdre, traduite et complétée par Racine lui-même, la définition d'Aristote qui régit toute l'esthétique classique est la suivante : "La tragédie est l'imitation d'une action grave et complète, et qui a sa (juste) grandeur. Cette imitation (se fait) par un discours, (un style) composé pour le plaisir, de telle sorte que chacune des parties (qui le composent subsiste et) agisse séparément et distinctement. (Elle ne se fait) point par un récit, mais par une représentation vive qui, excitant la pitié et la terreur, purge (et tempère) ces sortes de passions. (C'est à dire qu'en émouvant ces passions, elle leur ôte ce qu'elles ont d'excessif et de vicieux, et les ramène à un état modéré et conforme à la raison)" Poétique, VI - Les phrases entre parenthèses sont les ajouts de Racine. Présenter la tragédie comme catharsis des passions est "proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer" (Préface de Phèdre). Une visée toute entière philosophique contredite pour certains par le style même de l'auteur, tout entier tourné vers l'esthétique.
La question du jansénismeLes liens de Racine avec ses maîtres de Port-Royal ont été marqués par le conflit, ceux-ci tenant l'écrivain pour "empoisonneur public" (Nicole, 1666), l'esthétisation des vices qu'il dépeint les rendant à leur avis bien plus séduisants que terrifiants. Le salut est dans la philosophie (religieuse, christique) et non dans l'art qui ne fait que flatter les sens. Port-Royal étant bien plus platonicien qu'aristotélicien. La réconciliation ne viendra qu'avec Phèdre, la dernière tragédie de Racine où certains ont vu un sens janséniste. Rappelons que cette doctrine, inspirée de Saint Augustin (Jansénius, Augustinius, 1640), peut se résumer par l'idée de prédestination : la grâce n'est pas donnée à tous les hommes, même pas à tous les justes ; elle dépend de la pure miséricorde de Dieu. Ainsi, le salut de l'homme n'est pas l'effet de sa liberté. "La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable" (Pascal). En ce sens, la fatalité, représentée par les dieux, enlève à Phèdre son libre arbitre. "(…) ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente", la fille de Pasiphaé a une conscience aigüe de la misère de sa condition. Le seul moyen d'affirmer sa liberté reste le suicide, preuve ultime que l'homme ne peut se sauver si Dieu l'abandonne.La préface de Phèdre, éditée en 1677, insiste sur la valeur morale du théâtre : "Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes [jansénistes]. Ce serait peut-être le moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps, et qui en jugeraient sans doute favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie". Suivant Aristote, Racine se détourne d'Euripide, le modèle revendiqué, qui
se gardait bien, lui comme les autres tragiques grecs, d'instruire ses
spectateurs. Molière, pour une catharsis comique mais moralisatriceCritique de "l'Ecole des femmes" ; scène VI. Comme le dit Dorante, le but de l'auteur comique est "d'entrer […]
dans le ridicule des hommes, et […] rendre agréablement sur le théâtre les
défauts de tout le monde". La comédie est, non moins que la tragédie,
"utile" ; elle permet de voir et ainsi d'éviter l'excès. Le triomphe de la catharsis comique serait donc le juste milieu, la sagesse imperturbable si souvent représentée chez Molière par le personnage normatif : Chrysalde (L'école des femmes), Philinte (Le misanthrope), Henriette (Les femmes savantes). Formulation qui serait d'ailleurs selon certaines interprétations tout à fait conforme aux intentions d'Aristote qui aurait voulu non que la crainte et la pitié nous purgent de toute émotion, mais qu'elles nous amènent à éprouver les émotions "in the right way, at the right time, towards the right object, with the right motive, and to the proper degree". Comme la passion tragique, le ridicule est une question d'excès : l'hubris de la tragédie grecque ; en l'observant sur la scène on apprend à être économe sans être avare, pieux sans être dévot ou hypocrite, et ainsi de suite.
Hume, l'interprétation purement esthétique de la catharsisHume, Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, GF - Flammarion, 2000, p. 113-118. "Toutes les passions soulevées par l'éloquence sont agréables au plus
haut point […] cet effet extraordinaire procède de l'éloquence même avec
laquelle la scène […] est évoquée […].Le même principe trouve sa place
dans la tragédie, d'une manière encore plus considérable parce que la
tragédie est une imitation et que l'imitation est toujours en soi agréable.
Cette particularité a pour effet d'adoucir encore davantage les mouvements de
la passion et de convertir intégralement le sentiment en un plaisir puissant et
régulier […].L'affection qui soulève l'esprit excite de façon considérable
l'inspiration et la véhémence, qui sont entièrement transformées en plaisir
par la force du mouvement prédominant […]. Diderot, la distanciation
Le Paradoxe sur le comédien, Manuscrit de Saint-Pétersbourg, 1830. Comme chez Aristote, l'art n'est pas ici seulement imitation de la nature (phusis) ; comme tecknê, il corrige la nature, il la perfectionne, il la produit : la mimèsis est poiêsis (fabrication, production et non seulement reproduction). C'est ainsi qu'être vrai au théâtre n'est pas "montrer les choses comme elles sont en nature", sinon le vrai ne serait que le commun ; "le vrai de la scène" est "la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien". Entre le passé et le présent, entre la pitié et la terreur, entre le classicisme et le romantisme, ce qui se joue dans le dialogue de Diderot, c'est en quelque sorte l'avenir du théâtre : il y a une rupture avec la tragédie (au sens classique, où l'accent serait mis, selon lui sur le seul texte) au profit du jeu, de la mise en scène, du spectacle. L'objet de valeur du Paradoxe, c'est bien l'art du comédien élevé au-dessus de celui du poète en ce qu'il est un acteur social : un orateur, un prédicateur, un prêcheur. C'est donc dire finalement que l'énonciation (esthétique) prend le dessus sur l'énoncé (éthique) et que l'esthétique se trouve au service du politique, comme chez Aristote, pour qui l'homme est un animal politique et qui subordonne la rhétorique à la dialectique, à l'art de discuter et de disputer, à l'éloquence… La conception du théâtre présente dans le Paradoxe, implique une nouvelle fonction sociale du comédien ; en cela, Diderot annoncerait le théâtre épique de Brecht (la distanciation contre l'identification) et il s'opposerait à l'avance à Artaud (la participation dionysiaque). Rousseau, condamnation de la distanciation comiqueRousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, dans Oeuvres Complètes ? T. II, Gallimard "Pléiade", 1961. Rousseau récuse la distanciation comique et sympathise avec le personnage
ridiculisé qui, pour lui, est une victime. Or, c'est là un point sans retour :
à partir de ce moment-là on ne peut plus être sensible au comique. Le point
de vue de Rousseau est plutôt moral que social, ce que la comédie menace selon
lui c'est l'honnêteté et les bonnes mœurs, par contre ce qu'il néglige c'est
justement l'aspect socialement subversif de l'humour. De la catharsis comique,
Rousseau accepte la théorie mais non les résultats thérapeutiques. Le point
de départ de St Preux est tout proche de celui de Molière : la comédie
"doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est
faite, afin qu'il s'y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on ôte
devant un miroir les taches de son visage". Cependant, à la différence de
Molière, il trouve le spectateur moralement déboussolé, et la
"leçon" -- tout comme celles de La Fontaine -- a contrairement à ce
qu'on croit un effet pervers ; au lieu de se détourner du mauvais exemple, le
peuple imite le vice : "Cela fait qu'en peignant le ridicule des états qui
servent d'exemple aux autres, on le répand plutôt que de l'éteindre, et que
le peuple, toujours singe et imitateur des riches, va au moins au théâtre pour
rire de leurs folies que pour les étudier, et devenir encore plus fou qu'eux en
les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même ; il corrigea la cour
en infectant la ville, et ses ridicules Marquis furent le premier modèle des
petits-maîtres bourgeois qui leur succédèrent".
Brecht, de la distanciation à la disparition de toute catharsis
Artaud, retour à la catharsis dionysiaqueAntonin Artaud. Le théâtre et son double, Gallimard, "Folio", 1964. Avec Artaud, l'accent du théâtre se voit déplacé de la littérature au spectacle. L'auteur est remplacé par le metteur en scène, qui est "une sorte d'ordonnateur magique, un maître de cérémonies sacrées", une sorte de Dionysos. Rappelons ici, ce que la tradition classique avait oublié et que seul MOLIERE mettait en pratique, à savoir que les 3 grands tragiques étaient tout à la fois : auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Il s'agit pour ARTAUD de "rendre le théâtre à sa destination primitive" et de "le replacer dans son aspect religieux et métaphysique" : "le domaine du théâtre n'est pas psychologique mais plastique et physique". Artaud plaide pour une architecture spirituelle "faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d'un rythme, de la qualité musicale d'un mouvement physique, de l'accord parallèle et admirablement fondu d'un ton". Le théâtre est donc, non seulement "musique", mais aussi "danse" ; c'est une "métaphysique [du corps]" qui conduit à une "dépersonnalisation systématique", à une désindividuation - qui est l'essence même de la catharsis - par "la parole d'avant les mots" : "un état d'avant le langage et qui peut choisir son langage : musique, gestes, mouvements, mots". Les techniques en sont celles du dérèglement des sens. Le théâtre de la cruauté renoue avec cette "idée supérieure de la poésie et de la poésie par le théâtre qui est derrière les Mythes racontés par les grands tragiques anciens". La cruauté est un "appétit de vie, de rigueur cosmique et de rigueur
implacable dans le sens gnostique de tourbillon de vie qui dévore les
ténèbres […] le bien est voulu, il est le résultat d'un acte, le mal est
permanent" : ce dieu caché est bien l'équivalent du principe dionysien ou
de la volonté de puissance.
Sartre, le prix à payer d'une comédie sans l'humourQu'est-ce que la littérature ? ; Gallimard "Idées", 1964 [orig. 1948], p. 57-58. La catharsis comique peut se prêter à une interprétation franchement répressive dès lors qu'on met de côté l'humour. Ne dites pas du héros comique qu'il est ridicule, ne dites pas qu'il est excessif, corrige Sartre ; dites qu'il est gênant, marginal : "[…] c'est l'élite tout entière qui opère, au nom de sa morale, les
nettoyages et les purges nécessaires à sa santé ; ce n'est jamais d'un point
de vue extérieur à la classe dirigeante qu'on moque les marquis ridicules ou
les plaideurs ou les Précieuses ; il s'agit toujours de ces originaux
inassimilables par une société policée et qui vivent en marge de la vie
collective. Si l'on raille le Misanthrope c'est qu'il manque de politesse,
Cathos et Madelon c'est qu'elles en ont trop. Philaminte va à l'encontre des
idées reçues sur la femme ; le bourgeois gentilhomme est odieux aux riches
bourgeois qui ont la modestie altière et qui connaissent la grandeur et
l'humilité de leur condition et, à la fois, aux gentilshommes, parce qu'il
veut forcer l'accès de la noblesse. Cette satire interne et pour ainsi dire
physiologique, est sans rapport avec la grande satire de Beaumarchais, de P.L.
Courier, de J. Vallès, de Céline : elle est moins courageuse et beaucoup plus
dure car elle traduit l'action répressive que la collectivité exerce sur le
faible, le malade, l'inadapté ; c'est le rire impitoyable d'une bande de gamins
devant les maladresses de leur souffre-douleur".
ANNEXE 3Dionysos, le dieu de la catharsis
ANNEXE 4
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