Du champ Lacanien aux antipsychotiques atypiques, une passerelle possible?
Regard sur l'itinéraire d'Antonin Artaud
Geneviève STAHL-ROUSSEAU
Médecin Psychanalyste
(84 G 06)
« … La discussion sur Artaud, par exemple, c’est la discussion sur sa folie ou non, et nous restons dans la rumination psychologique des acteurs et de l’assistance qui se trouvaient là, face à ce problème. Tout le monde a été obligé de se déterminer dans une sorte de drame socio-symbolique très fort par rapport à l’existence d’Artaud. » Philippe Sollers (Vision à New York)
Artaud était-il fou ? Question abrupte et incongrue s’il en est… Un artiste, un original, un génie pour ses amis fidèles assurément… (1) « Fou », peut-être, eu égard à ses années d’enfermement, neuf au total, de Sainte-Anne à Rodez en passant par Ville-Evrard, et à en juger par ses traitements, des séries d’électrochocs qui le révoltaient… Des moments de décompensation psychotique ont jalonné sa vie ; cette aliénation semblait toujours commencer de force ; il gênait l’ordre public selon les autorités ; cela s’est produit à plusieurs reprises. En Irlande, après son voyage au Mexique, on l’a arrêté alors qu’il cassait une vitrine avec une canne de Saint Patrick. Combien de fois l’a t- il brandie devant le Flore où il était bien connu ! En compagnie de son billot aussi nécessaire à ses scansions !
Artaud, poète maudit, statut qu’il savait revendiquer à ses heures, poète reconnu, publié en NRF, engagé dans le mouvement surréaliste puis exclu mais toujours rattrapé par ses amis et entouré jusqu’à sa mort. Tour à tour recommandé par les ambassades dans ses voyages (Mexique) mais aussi arrêté de force, interné… Enfin, libéré puis à nouveau censuré comme dans « Pour en finir avec le jugement de Dieu », cette ultime tentative de représentation et d’enregistrement public… (2)
Artaud, une énigme encore un demi-siècle après sa mort… Il souhaitait faire réfléchir sur son écriture en disant qu’une décade plus tard, celle-ci deviendrait banale. Joyce pensait mettre les universitaires au travail pour au moins trois siècles ; en un sens tous deux ont réussi… Le cas de Joyce est exemplaire ; il avait tout sans doute pour être « fou » pour les psychanalystes (univers de la faute et de la défaillance dans la lignée paternelle) ; il ne le fut apparemment pas ; son écriture si singulière, illisible, lui permit de se faire un nom, d’être auteur, d’être reconnu dans le cercle des lettres, de faire suppléance. (3)
Dans un monde où la psychiatrie universitaire privilégie la biologie du cerveau, l’imagerie fonctionnelle, le réel de la science, le but de ce texte est de faire l’hypothèse d’une passerelle entre le champ lacanien et l’action d’un antipsychotique atypique. (aa)
Le champ lacanien est vaste mais depuis les années 70, l’introduction de la topologie et l’usage des nœuds borroméens (4) donne une vision globale et structurale des différentes catégories, Symbolique, Imaginaire et Réel, étudiées au fil des séminaires ; Le nœud s’avère un outil opératoire ; il consiste en 3 anneaux au moins, noués dans l’espace et dont on peut faire une projection plane facile à utiliser ; les anneaux sont équivalents, mais comme ils sont désignés ils deviennent spécifiques ; le Symbolique comme champ des lois du langage, l’Imaginaire lié à la consistance du corps, et le Réel est conçu comme impensable, impossible, comme limite nécessaire aux deux autres… Si l’un des anneaux se dénoue, le tout se délie ; c’est la propriété borroméenne… Le nouage permet d’obtenir une vision structurale : névrose, psychose, perversion. (5)
Une bonne partie du travail en séminaire dans ces années là, avec notamment des mathématiciens, va permettre d’introduire un nœud à quatre éléments, le quatrième pouvant représenter le symptôme névrotique, la « réalité psychique » de Freud, venant en quelque sorte « doubler » le réel… (6)
De Freud à Lacan, la psychanalyse a interrogé le symptôme par rapport au Père symbolique, qui est un standard dans notre civilisation. Le complexe d’Œdipe étant même dit « normativant » par Lacan dans les premiers séminaires. La métaphore paternelle est au cœur de l’aspect structural. Il y a d’abord le signifiant du désir de la mère et le signifiant paternel doit s’y substituer. La forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire de cette métaphore paternelle, veut dire que ce signifiant paternel n’a pas été « inscrit » pour le sujet au bon moment de l’Œdipe ; cela ne s’est pas fait et cela implique dans la théorie lacanienne une structure psychotique. (7)
Mais la métaphore peut aussi articuler des éléments qui n’appartiennent qu’à un sujet ; là s’ouvre alors une nouvelle dimension de l’invention du symptôme ; une voie en particulier de suppléances dans les psychoses. Une façon de faire et de s’en sortir autrement. Une autre version du Père. Se servir du Père autrement. C’est cela même, que le nœud permet d’objectiver.
Lacan s’intéresse à Joyce dont la biographie met en évidence une carence de la lignée paternelle ; sa santé mentale n’intéresse pas les psychiatres mais son œuvre littéraire fait fureur ; sur le nœud borroméen Lacan objective l’erreur, le lapsus du nœud ; il met en évidence le lieu de réparation de l’erreur (nouage R-S), commente la fonction de cette écriture si singulière qui fait effet de nomination. (« Le nom propre fait ici tout ce qu’il peut pour se faire plus que le signifiant du maître »). (6) Il existe donc un nouage particulier, un bricolage qui fait tenir les quatre anneaux ensemble ; ce quatrième anneau chez Joyce, comme un autre symptôme existe ; mais il vient doubler le Symbolique défaillant ; c’est le synthome… (6)
Le système ne s’effondre plus comme dans les psychoses…C’est une forme de suppléance que permet cette écriture. Elle est illisible, parfois hors sens, translinguistique et donne à Joyce la reconnaissance symbolique.
Artaud aurait-il pu faire suppléance comme Joyce ?
Si sa vie paraît tel un ratage incessant, il semble pourtant que grâce à l’art, à l’art-thérapie, (traductions de Lewis Caroll, notamment), au mouvement surréaliste, auquel il adhère peu de temps après la mort de son père, au théâtre, il y ait eu, tout au long de son existence, la tentative de création d’une écriture singulière, mais insuffisante à réparer la faille symbolique (horreur de la procréation, haine du père réel, thème du père-mère, du poux-époux, de l’homme « inné », né de lui-même, à la différence du père inné, confondu en dérisoire « périnée »).
Ces tentatives artistiques pour soutenir son être, il semble bien qu’Artaud lui-même n’ait eu de cesse de vouloir s’y employer et cela dans un double plan, celui de l’Imaginaire, là où s’exprime la jouissance du corps, percé, troué de ses orifices, sur la scène du théâtre où il excellait comme acteur en travaillant le souffle (voix, tonalités, rythmes, scansions) et celui du Symbolique dans une tentative d’écriture qui fasse de lui un auteur authentique capable de signer de son nom propre, non plus sous l’effet des électrochocs, mais par le travail d’une langue personnelle qui s’arrime à sa propre lignée généalogique, (univers des noms, des prénoms, évocateurs d’Asie mineure, glossolalies).
Cette langue parfois intraduisible rend à certains moments la signature inutile ; l’effacement de son nom pourtant au centre de la trame de l’écriture (taro-arto) avec tous les glissements et les déclinaisons possibles, en fait une langue centrée sur le nom. Un nom transidentitaire du sujet de l’écriture poétique.(8) Cette langue lui permet d’être sujet d’une énonciation et de rejeter l’horreur du rapport sexuel, cette menace psychotique perceptible dans nombre de ses textes ; il peut s’affirmer comme « incarnation » et non plus comme issu du « père-mère… ».
C’est grâce à l’ironie qu’il aura tenté le plus d’avancer dans la voie réparatrice analogue à celle de Joyce. On peut dire qu'il y a moins bien réussi. En effet, dans le ratage, on entrevoit à la fois, un Imaginaire envahissant, débordant, lieu d’une substance jouissante sans limite, et un Symbolique défaillant.Pour Joyce, le Symbolique était en défaut. Il a été réparé. Au lieu même du nœud, là où était l’erreur. En R-S. Pour Artaud, il existe des moments de décompensations psychotiques ; Symbolique et Imaginaire sont tous deux concernés ; il faudrait deux « agrafes » réparatrices R-I et R-S.
Quel effet un antipsychotique atypique (aa) aurait-il sur un tel cas de figure, si une telle corrélation était possible ?
Pourquoi évoquer un (aa) plutôt que d’autres molécules du champ biologique ?Sans doute parce qu’il est dorénavant éthique d’utiliser un (aa) qui a peu d’effets secondaires (notamment extrapyramidaux) et qui selon les études a bien montré son action sur les effets positifs et négatifs des psychoses ; toutes les études valorisent la cognition et la qualité de vie des patients. (9) L’expérience clinique nous le montre aussi.
Si l’on s’en tient au modèle du nœud lacanien, quelle serait l’action d’un (aa) ? On pourrait dire à priori qu’il pourrait agir sur les trois registres ; sur le Symbolique du fait du rôle cognitif, sur l’Imaginaire du fait de l’action sur le corps, la jouissance, l’angoisse et les signes négatifs, sur le Réel, avec les symptômes notamment positifs, hallucinations, délire…
Pour en revenir à A. Artaud, l’hypothèse d’action de l’(aa) pourrait être celle d’un nouage R-I, Réel et Imaginaire, assurant une unité de corps, une assise corporelle, une consistance nécessaire et suffisante, l’idée d’un « corps temple » ne connaissant pas la dissociation, l’éclatement, le morcellement… On peut supputer que dans le cas d’Artaud, un antipsychotique atypique aurait pu assurer la constance de cette « agrafe » R-I nécessaire pour que « quand le langage manque » comme le crie souvent Artaud, le reste ne s’effondre pas non plus…
Resterait la faille symbolique, à la manière de Joyce.
Un tel sujet qui bénéficierait d’un traitement antipsychotique atypique, pourrait-il toujours avoir la force, l’envie, le « pousse à la création » qui fasse suppléance ? On pourrait répondre par l’affirmative mais de manière plus ou moins aléatoire et avec plus ou moins de génie ; il s’agirait probablement du sujet au cas par cas ; le Symbolique lacanien échappant en partie au Réel de la science on peut faire l’hypothèse qu’en dépit de tous les effets performants sur la cognition et la « qualité de vie », un antipsychotique atypique n’intervienne que très peu sur la forclusion du Nom-du-Père ; celle-ci demeure lisible dans l’histoire des patients psychotiques traités ou pas. Dans l’hypothèse où un antipsychotique atypique, en plus de ses effets pharmacologiques propres, vienne à « réparer » ce qui a été forclos d’un signifiant de la série paternelle, il faudrait imaginer que pour un sujet singulier le médicament en question fasse effet de nomination et de suppléance, par la langue… Par une substitution de signifiant… Un médicament donc avec des effets de par sa dénomination du codex par exemple, de ce qu‘il peut représenter ou faire associer pour un sujet… Pourquoi pas, Zyprexa… Zyzy prêt…..Zip exa…(ct).. Zip expr. Zip(e-r) a. extra … etc… A l’infini pour chacun, les mystères de la langue… De la langue de chacun… Déclinaisons, métonymies, et peut-être dans une alchimie mystérieuse, une métaphore ? Et l’invention d’un synthome ? Fiction délirante … mais qui sait ?
Que le désir, le génie d’UN sujet puisse réparer cette défaillance symbolique doit échapper en partie au Réel de la science… (à la biologie, à la pharmacologie)
Néanmoins, ce nouage de l’Imaginaire au Réel vient assurer un barrage à la jouissance ; le sujet psychotique traité ne « produira » peut-être plus de la même manière que lorsqu’il était envahi par ce trop plein de jouissance qui le caractérisait ; pour Artaud, par exemple, le thème d’une substance jouissante était de façon récurrente celui d’une « membrane » omnipotente dite utérine-fécale, « brillante qui dévore sans dents » comme un autre maternel indifférencié énorme et terrifiant ; on pourrait dire que les écrits qui la relatent sont de l’ordre de la production…(cf. le Pèse-nerfs : extraits « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Etc.… cette mélancolique et vitreuse membrane, mais si sensible, pertinente elle aussi, si capable de se multiplier, de se dédoubler… »). (10)
On peut faire l’hypothèse que le traitement limitera les productions mais non la création. En effet, le nouage de l’Imaginaire au Réel permet une butée sur la corde du Réel, limite la jouissance, vient serrer un semblant d’objet et faire exister le sujet dans une voie qui si elle se distingue de celle du fantasme s’en rapproche et favoriserait la tentative créatrice.
L’œuvre, reconnue du vivant de l’artiste, en faisant lien social, permettrait la stabilisation et peut-être la suppléance si une autre version du Père était réalisée. Cela ne serait que de l’après-coup…
La tentative d’écriture glossolalique d’Artaud - « les syllabes que j’invente » disait-il, s’inscrit dans la suppléance ; elle a en partie échoué. Sans doute, le nouage R-I était-il insuffisamment assuré. Là où, probablement, en ce point du nœud, un antipsychotique atypique aurait théoriquement pu agir…
Antonin Artaud, pourvu d’un « corps temple », aurait pu incarner cet être d’exception comme le retour d’Artaud le Mômo nous le laisse toujours entrevoir :
Qui suis-je ?
D’où je viens ?
Je suis Antonin Artaud
Et que je le dise
Comme je sais le dire
Immédiatement
Vous verrez mon corps actuel
Voler en éclats
Et se ramasser
Sous dix mille aspects
Notoires
Un corps neuf
Où vous ne pourrez Plus jamais
M’oublier
BIBLIOGRAPHIE
Paule Thévenin, Antonin Artaud, ce Désespéré qui vous parle, essais / seuil, 1993.
Alain et Odette VIRMAUX, Antonin ARTAUD, LA MANUFACTURE, 1996.
Joyce avec Lacan, Bibliothèque des Analytica, Navarin, Editeur, 1985.
Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XXII, R.S.I, inédit, polycopié, texte établi par Jacques Alain Miller, 1974-1975.
Granon-Lafon Jeanne, La topologie ordinaire de Jacques Lacan, Edition Point-Hors-Ligne, 1986.
Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XXIII, Le synthome, inédit ; polycopié, texte établi par Jacques Alain Miller, 1976.
Maleval Jean-Claude, La forclusion du Nom-du-Père, le concept et sa clinique, Edition du Seuil, Champ freudien, 1995.
Grossman Evelyne, Artaud /Joyce, le corps et le texte, Nathan, 1996.
Olié, Daléry, Azorin, Médicaments antipsychotiques : évolution ou révolution ? Acanthe Edition, 2001.
(10) Artaud Antonin, L’Ombilic des Limbes, NRF, Poésie / Gallimard, 1999.